Politique

Les hommes politiques sont-ils les prochains présentateurs de JT ?

politique et medias
Ecrit par Yann Boutaric

« Les médias mainstream roulent pour Macron », « Marine Le Pen a son rond de serviette sur BFMTV », « Fillon est victime du système médiatique », « Mélenchon est boycotté par les magnats de la presse, il leur fait peur », « Les petits candidats sont tournés en dérision par les grandes chaînes de télé »

Jamais les médias n’avaient été à ce point soupçonnés d’influencer les électeurs que lors de la dernière campagne présidentielle. Ce fut alors un florilège de réflexions péremptoires comme celles-ci, que chacun d’entre nous a entendues ici et là – et dont certaines ne sont certes pas dénuées de sens.

Rien de nouveau sous le soleil : en 1995 déjà, Les Guignols de l’info sur Canal+ avaient été accusés d’avoir contribué à faire élire Chirac en rendant sa marionnette sympathique – au détriment de Balladur et Jospin.

Et chacun d’entre nous colore les chaînes selon ses propres convictions en leur prêtant des intérêts supposés ou avérés. Car l’information parfaitement objective n’existe pas.

Mais, tandis que la télévision a pris une place considérable dans les foyers français – notamment grâce à la multiplication des chaînes gratuites et à l’apparition des chaînes d’information continue –, la méfiance des citoyens s’est accrue jusqu’à devenir défiance.

Les hommes politiques l’ont bien compris, qui pendant la campagne se sont tous présentés comme des candidats anti-système, fustigeant le parti pris des médias.

François Fillon, Marine Le Pen ou Philippe Poutou avaient ainsi tour à tour refusé des invitations télé, quand Nicolas Dupont-Aignan avait quitté le plateau de TF1 pour protester contre son absence du prochain grand débat organisé par la chaîne.

Je t’aime, moi non plus

Les rapports entre la politique et les médias sont pourtant très ambivalents. Si les personnalités politiques critiquent ouvertement la partialité des chaînes – ou des titres de presse –, elles mesurent aussi la nécessité de s’y montrer.

Confrontées à ce besoin réciproque, les sphères politique et médiatique en viennent à se confondre pour former un système de moins en moins déguisé où les éditorialistes sont des militants et les hommes politiques des chroniqueurs.

En témoignent les recrutements de Roselyne Bachelot à C8, Daniel Cohn-Bendit à Europe 1, Julien Dray à LCI, Jean-Pierre Raffarin à France 2 ou encore, très récemment, de Raquel Guarrido à C8.

Surtout, le chemin inverse est désormais possible : on se souvient de Laurence Haïm qui quitta en janvier 2017 son poste à iTélé pour rejoindre En Marche ! en qualité de porte–parole d’Emmanuel Macron. Et depuis le 1er septembre dernier, l’éditorialiste Bruno Roger-Petit est porte-parole de l’Élysée.

Personne n’est dupe : les collusions entre les médias et la politique ont toujours existé. Ce qui est nouveau, c’est que leurs acteurs ne prennent plus vraiment la peine de s’en cacher. Et la ligne de frontière entre les deux entités s’efface peu à peu.

Jusqu’à disparaître définitivement ?

La tentation de créer son propre média

Depuis quelques années, toutes les formations politiques se sont adaptées aux nouveaux médias d’information. Sites Internet, chaînes YouTube, réseaux sociaux : elles ont envahi le terrain numérique, si propice au déploiement des idées.

Et particulièrement celles qui se sentaient lésées : Internet leur a permis de s’affranchir pour partie des médias traditionnels – et donc de s’assurer de la défense de leurs intérêts propres.

On n’est jamais mieux servi que par soi-même, voilà un proverbe qui s’applique parfaitement au traitement de l’information. C’est donc la nouvelle tendance en politique : créer son propre média.

Très critique envers le système médiatique depuis son arrivée au pouvoir, le président Macron avait surpris tout son monde en annonçant début juillet par l’intermédiaire de son porte-parole qu’En Marche ! souhaitait « se constituer comme un média ». Le parti présidentiel a ainsi recruté des rédacteurs et des vidéastes et souhaite « développer des contenus, de manière décentralisée ». « Si les médias n’y vont pas, on ira. »

Début septembre c’était au tour de La France Insoumise de faire savoir qu’elle souhaitait lancer sa propre télévision avant la fin de l’année pour contourner les médias traditionnels. Dans la foulée, le député Eric Coquerel confirmait : « Créer nos propres médias nous intéresse. […] C’est une volonté affichée depuis longtemps de mener une bataille culturelle. »

Le parti de Jean-Luc Mélenchon pourrait ainsi proposer sa candidature pour les prochains créneaux libres sur la TNT parisienne, même si la concrétisation est hypothétique. Il aura toujours la possibilité de lancer sa web TV, comme l’avait fait Nicolas Sarkozy en 2007…

En revanche, dans cette « bataille culturelle », on sait déjà que la chaîne de télévision russe RT (anciennement Russia Today) émettra en France à partir du 17 décembre. Financée par le Kremlin, elle vise, selon les propos de Vladimir Poutine, à « briser le monopole des médias anglo-saxons dans le flux mondial de l’information ». Et donc à donner à voir les évènements sous un angle pro-russe clairement affiché et assumé.

Interrogé au cours de la conférence de presse à Versailles au côté du chef de l’état russe, le président Macron avait d’ailleurs qualifié RT (déjà présent sur le web francophone) et Sputnik (site web également financé par l’état russe) d' »organes d’influence, de propagande et de propagande mensongère »

Vers des médias qui affichent la couleur

Actuellement, derrière l’enveloppe mainstream des médias de référence tels qu’ils se sont autoproclamés, la couleur politique n’apparaît encore qu’en filigrane. Mais ce temps est-il bientôt révolu ?

On se dirige en effet tout droit vers des chaînes d’information ouvertement militantes, dont le parti pris ne fait aucun doute. Bien sûr, on perdrait en confrontation des idées ce qu’on y gagnerait en transparence. Mais après tout, ce n’est pas le journalisme engagé qui est regrettable ; c’est celui qui se présente comme impartial en ne l’étant pas.

Ainsi, à condition de conserver en toutes circonstances notre esprit critique, nous écouterions ces femmes et ces hommes s’exprimer librement, à visage découvert. Sous la vigilance de la justice qui saura sanctionner la diffusion de fausses informations et de toute autre dérive malsaine que la loi réprouve.

Vous y croyez ?

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Yann Boutaric

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