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Les racines du capitalisme : pourquoi le défendre ?

Ecrit par Chris Campbell

« Pendant de nombreuses années, écrit John Chamberlain dans son livre The Roots of Capitalism, le système que nous appelons capitalisme était sur la défensive. Il existait au moment présent et ses imperfections, inhérentes ou non, étaient évidentes aux yeux de tous.

Le socialisme, quant à lui, était une idée à concrétiser dans l’avenir, un objet chatoyant, enveloppé dans le tissu transparent des rêves. Ses imperfections, s’il en avait, étaient encore cachées dans le ventre du temps. Par contraste avec ce rêve de perfection, le capitalisme était, manifestement, à son désavantage.

Mais, poursuit Chamberlain, avec l’avènement des économies socialistes (la Russie communiste, la Chine) et des systèmes semi-socialistes ou « mixtes » en Scandinavie, en Grande-Bretagne et dans l’Amérique du New Deal (sans parler du « national-socialisme » de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste), le capitalisme a pu commencer à se passer d’apologistes. »

La supériorité du capitalisme, a posteriori, est évidente : le capitalisme n’a pas besoin d’utiliser la force, des assassinats ou des camps de concentration à des fins politiques.

Pourtant, beaucoup semblent penser qu’un système économique basé sur les échanges commerciaux privés est la première cause des corruptions, de la malfaisance à grande échelle et des catastrophes anthropogéniques. Petite question : quand, pour la dernière fois, un serveur du McDonald’s a-t-il enfoncé votre porte pour vous servir un maxi menu, avec des frites et du ketchup, sous la menace d’une arme ?

Par contre, tournons-nous vers le secteur public un instant : essayez un peu de ne pas payer vos impôts locaux (taxes foncières) pendant quelques années. Barricadez ensuite bien vite vos fenêtres avant que des capitalistes en costumes trois pièces, armés jusqu’aux dents ne viennent frapper à votre porte.

(Je plaisante. Ce seront des employés du gouvernement. Et leurs seuls costumes sont faits de kevlar, si vous voyez ce que je veux dire.)

Le capitalisme est un système basé sur la coopération humaine (et parfois, notre option préférée, sur la destruction créatrice). A l’instar des langues, il n’a pas été inventé par une personne donnée. Familles, tribus, villages, villes et nations ont tous découvert il y a bien longtemps que la coopération commerciale permettait d’améliorer la vie de nombreuses personnes.

Malheureusement, bien trop de gens ont dû apprendre à leurs dépens que la force, la violence et les conflits à grande échelle (la guerre, en somme) provoquaient des difficultés, d’une manière ou d’une autre, pour tout le monde.

Et pourtant, encore et encore, la majorité défend le système à coups de gaz lacrymogène, frappe et tire sur ses clients pour obtenir leur allégeance à un système qui a oeuvré davantage pour faire enfler la violence et la misère qu’aucun autre dans l’Histoire humaine.

Le gouvernement a besoin d’apologistes — dont il ne manque absolument pas — pour maintenir intacte la légitimité perçue de l’Etat. Le capitalisme n’a pas besoin de la moindre excuse pour rester légitime. C’est la différence.

S’il faut user de la force pour mettre en oeuvre une idée, c’est une mauvaise idée dans 99,999% des cas. Les hommes d’affaires le savent, et sont donc obligés d’écouter ceux à qui ils doivent rendre des comptes. Les politiciens, les despotes, les monocrates, les autocrates, les tyrans et les esclavagistes, en général, font semblant de ne pas le savoir pour pouvoir écouter ceux qu’ils souhaitent et faire exactement ce qu’ils veulent.

« Depuis les débuts de la vie sociale, dit Chamberlain, les hommes ont hésité entre une liberté et une coercition extrêmes, entre des associations volontaires et des compulsions communautaires, entre un « mutualisme » familial et un « ordre » imposé par l’Etat. Les hommes peuvent vivre dans toutes les combinaisons de ces deux extrêmes. Mais il me semble évident qu’ils ne peuvent vivre de manière créative que lorsque la coopération est une question d’élection libre, d’approche volontaire. »

Nous sommes bien d’accord. C’est la raison pour laquelle, aujourd’hui, nous allons emprunter un passage de l’excellent livre de John Chamberlain, The Roots of Capitalism.

Dans l’extrait du premier chapitre ci-dessous, vous découvrirez comment l’étourdi Adam Smith a découvert qu’on pouvait créer des marchandises « bon marché » dans la société, vous verrez qui sont les deux geeks qui ont inspiré « laisser passer, laisser faire », vous comprendrez pourquoi l’idée de moralité est en fait une question de responsabilité personnelle, et bien plus encore.

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L’homme et la liberté de choix
John Chamberlain

On dit qu’Adam Smith est un jour tombé dans la fosse d’une tannerie, absorbé par son explication de la division du travail à son ami et mécène, l’honorable Charles Townshend, célèbre dans l’Histoire pour avoir donné au roi George III le mauvais conseil en matière de taxes qui a déclenché la Révolution américaine.

Smith, un homme oublieux, capable de malaxer du pain et du beurre entre ses doigts et de mettre le résultat dans un pot en croyant faire du thé, plongea dans l’économie avec presqu’autant d’inadvertance que dans le bassin de la tannerie.

Il s’intéressa à l’économie politique, un sujet nouveau à l’époque, après que son curriculum en matière de jurisprudence le poussa à réfléchir au devoir d’un policier de garantir la propreté, la sécurité et des prix abordables ou des biens en quantité à la population d’une ville ou d’un Etat.

Sur le sujet de la propreté et de la sécurité, il n’y avait pas grand-chose à dire, à part souligner leur nécessité pour l’économie, afin de protéger les énergies d’un homme contre les perturbations liées aux maraudeurs, aux incendies, aux accidents et aux maladies. Mais, les marchandises bon marché — ou « l’opulence », comme Smith préférait s’y référer, voilà une toute autre question.

Comment garantir des prix bas ? Dans le monde du XVIIIe siècle, les autorités avaient des idées très claires sur le sujet. Elles pensaient, par exemple, que l’opulence était la prérogative d’une petite quantité de personnes et ne pouvait être accessible aux masses que dans la limite d’une certaine retenue.

Au début du Moyen Age, alors qu’une société européenne distincte était en train de se forger pour faire face aux attaques musulmanes venues de l’Est et à l’effondrement des lois romaines à l’intérieur, la retenue avait dicté une subordination de la notion même d’opulence à la sécurité du château.

C’est une vieille histoire, que nous ne répéterons pas ici : le paysan libre, propriétaire de la terre qu’il cultivait, fut ravi de rendre ses titres et sa liberté en échange de la protection d’une armure coûteuse et de chevaliers bien entraînés.

Lorsqu’Adam Smith commença ses cours sur les « sentiments moraux » au milieu du XVIIIe siècle, il n’était depuis bien longtemps plus nécessaire qu’un ordre chevaleresque défende les frontières des Etats-nations d’Europe de l’Ouest. Mais la gueule de bois institutionnelle se faisait encore sentir : malgré la révolution du XVIIe siècle dans les arts du gouvernement, malgré l’émergence des villes, l’idée que l’opulence était le produit d’un flux d’énergie désinhibé n’avait pas encore vraiment fait son chemin.

Certes, elle avait commencé à se faire entendre dans des lieux improbables. En France, où les Bourbons s’étaient appropriés le « droit divin » d’absorber, de saisir, de dicter ou de mettre un terme à ce qu’ils souhaitaient selon leur bon vouloir, les physiocrates, menés par un médecin du nom de Quesnay, préparaient leur célèbre Tableau économique, un graphique qui tentait d’expliquer la circulation de la richesse par analogie avec celle du sang. La richesse ne pouvait pas circuler dans un système dans lequel le garrot du gouvernement valait mieux que les battements libres du coeur.

Les physiocrates avaient la conviction étrange que l’agriculture était la seule branche productive de l’activité économique, la source de tout le sang-valeur du système circulatoire. Néanmoins, malgré leur animosité patente à l’égard de la production industrielle — ou de « la valeur ajoutée par la manufacture » qu’ils jugeaient « stérile », les physiocrates avaient touché un point important : la meilleure manière pour le « policier » de garantir l’opulence pour le plus grand nombre était de laisser le producteur tranquille.

Adam Smith connaissait les physiocrates. Il leur avait parlé lors de son séjour sur le continent en tant que tuteur du jeune duc de Buccleugh de 1764 à 1766. Il avait fréquemment rencontré Turgot, le ministre français qui persuada Louis XVI d’abolir le travail forcé et diverses contraintes imposées sur le commerce des grains.

Mais, ce n’est ni Turgot ni ses frères physiocrates et leurs idées qui firent naître le slogan « laisser passer, laisser faire », qui avait, à l’origine, créé l’étincelle dans l’esprit de Smith — mais une simple prédilection pour la liberté qu’il avait héritée à un âge nettement plus tendre de son vieil instructeur de l’université de Glasgow, le Dr. Frances Hutcheson.

Hutcheson, un Ecossais de l’Ulster, était passionné par « la liberté naturelle et la justice », signes distinctifs d’une société idéale qu’il avait communiqués à ses étudiants en leur faisant cours en anglais plutôt qu’en latin, jusque-là la langue imposée pour l’école.

Le concept de « liberté naturelle » trouve facilement sa place dans le cadre de la « philosophie morale ». Soit l’homme, unité éthique, est libre de choisir entre des chemins bons ou mauvais dans la limite de ses circonstances, soit il ne l’est pas. S’il n’est pas libre, il ne peut qu’accepter ce qui lui a été donné (par le destin ou par le bon vouloir de ses agents humains), et alors, à quoi bon parler de morale ou d’éthique ?

Pour comprendre l’idée de morale, il faut supposer que l’être humain est responsable de ses actes. Et, la responsabilité ne peut se comprendre qu’indépendamment de la présomption d’une liberté de choix.

Comme pour les physiocrates, l’économie pour Adam Smith a commencé en tant que partie d’une réflexion plus large au sujet des choix : elle n’est une science de la richesse qu’accessoirement.

Smith a clairement constaté que l’homme, un animal doué de la capacité de faire des choix, était un démarreur, capable d’ajouter à la somme de la richesse humaine si on lui permettait d’agir sans attendre un ordre venu d’au-dessus.

La liberté naturelle, disait-il dans La Richesse des Nations, est une bonne chose parce qu’elle décharge le souverain, la « police » du devoir « [d’] être le surintendant de l’industrie des particuliers [et de] la diriger vers les emplois les mieux assortis à l’intérêt général de la société ».

Après plus d’un siècle passé à définir l’économie comme l’étude de la richesse, les économistes sont finalement revenus à l’idée que leur thème est simplement une subdivision d’une science plus vaste, qui recouvre un domaine plus large : la science des choix humains. « Choisir, dit le fertile Ludwig von Mises dans L’Action humaine, détermine les décisions humaines. En faisant son choix, l’homme ne choisit pas seulement plusieurs biens matériels et plusieurs services. Toutes les valeurs humaines sont disponibles. »

En d’autres termes, le saint qui choisit de s’abstenir de consommer affecte une courbe des ventes ou une courbe de disposition de l’énergie autant que le gourmand qui exagère : chaque choix, qu’il soit étroitement économique ou non, affecte tous les autres. Mais, il ne peut y avoir d’inhibition des choix dans l’orbite des Droits d’un individu sans que l’homme, en tant qu’unité morale, ayant le devoir moral de choisir de son propre gré entre des possibilités bonnes ou mauvaises, ne soit avili.

C’est ainsi que le cycle se clôt, dans l’école de Von Mises : ce qui a commencé par être, presque par inadvertance, une branche de la philosophie morale, a fini par y revenir.

La notion de choix est fondamentale pour l’économie car elle est essentielle à la nature humaine.

Aujourd’hui, les preuves irréfutables nous entourent, et les avantages de la liberté de choix dans le domaine économique devraient être évidents pour tous (il semble, cela étant dit, qu’ils ne soient effectivement apparents qu’à une petite minorité, souvent impuissante.)

Et, comme l’a souligné Isabel Paterson, plus long est le circuit de l’énergie humaine, plus il est important qu’aucun garrot dicté par le gouvernement ne s’interpose pour empêcher le battement libre du coeur.

Bien à vous,
John Chamberlain

Auteur, The Roots of Capitalism

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Chris Campbell

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